samedi 25 juillet 2020

Tolkien : créateur des créatures de l’Anneau

Tolkien : créateur des créatures de l’Anneau

 

(Conférence donnée le 15 décembre 2017 à Dunkerque en partenariat avec l’association les Littoerales)

 

Quiconque a vu, ou lu, Le Seigneur des Anneaux ou Le Hobbit, ne peut que noter le foisonnement de créatures qui peuplent la Terre du Milieu. Force est de constater également que certaines de ces créatures nous sont particulièrement familières puisqu’elles ont habité, fut un temps, les mondes imaginaires de notre enfance par le biais des contes de fées. D’autres, en revanche, insolites et surprenantes, nous sont totalement inconnues. Comme pour tout élément constitutif d’une mythologie, les créatures fantastiques répondent à un besoin d’expliquer le monde environnant et les phénomènes qui le constituent, phénomènes qui, à plus d’un titre, laissent l’Homme perplexe. De ce fait, ce dernier ne peut que partir de cette toile de fond et l’agrémenter de créatures plus ou moins anthropomorphes, plus ou moins familières à celles qu’il rencontre dans la nature, et y apporter des ajouts, ou des modifications, afin d’illustrer les réalités de ce monde complexe et mystérieux. Partant de là, la créature qui surgit revêt des attributs qui retranscrivent tant les ressentis que la vision du monde de son créateur. Si nous nous penchons sur le cas de J.R.R Tolkien, nous sommes en droit de nous demander quel besoin se trouve à l’origine de l’invention de créatures telles que le Hobbit, les Nazgûls, ou encore les Balrogs. De quels phénomènes sont-elles les manifestations et quel dessein servent-elles dans la mythologie de Tolkien ?

Tout est parti des langues… Avant d’être un écrivain Tolkien était un philologue. Il étudiait et enseignait les langues anciennes. Cette passion l’a gagné très jeune puisque dès l’âge de 15 ans il s’amusait déjà à inventer des langues. Au fil de ses recherches au cœur des récits anciens il croisait des êtres, connus ou inconnus, et découvrait plus avant la mécanique des langues qui leur donnaient vie. Il croisa ainsi des mots qui, de par leur sens premier, donnèrent naissance à des créatures, tel que le mot ‘ent’, qui en vieil anglais signifie ‘géant’. Comme Tom Shippey l’indique, le fait qu’aujourd’hui ces géants soient une race éteinte a contribué à sceller leur destin dans l’univers de Tolkien. Ils deviendront des arbres-gardiens géants, implantés en Terre du Milieu depuis la nuit des temps (comme l’atteste la présence et l’origine lointaines de leur nom dans les textes en vieil anglais), et qui s’éteindront à la fin du Troisième Âge, avec la destruction de l’Anneau. L’on pourrait alors croire que Tolkien procédait de façon classique en couchant sur papier les personnages et êtres qui lui venaient à l’esprit et qu’ensuite il allait chercher de plus amples détails quant à l’aspect physique de ces créatures pour être le plus fidèle possible au canon. Or, la plupart du temps ce qui guidait et motivait Tolkien dans ses choix c’était le fait qu’il inventait d’abord une langue, puis qu’il s’interrogeait sur le type de créatures qui pourrait bien la parler. Il ne savait pas d’avance quelles créatures feraient partie de son monde. En puisant dans ces lectures, il associait donc la sonorité des langues qu’il avait élaborées aux noms qu’il croisait, à leur histoire et à leur sonorité oubliée. Pour lui, la manière dont une langue sonnait était évocatrice de la nature bienfaisante ou maléfique de ladite créature, selon que ses accents étaient doux ou plus gutturaux, voire durs. De ce fait, une créature n’était pas uniquement constituée de traits physiques caractéristiques, son identité tenait également à la langue qu’elle parlait.

La Grande- Bretagne ayant subi de nombreuses invasions chaque peuple y a laissé une trace de son passage dans de nombreux domaines. Ce sont justement ces trésors que Tolkien voulait déterrer et ressusciter au fil de ses recherches. Plus il découvrait de nouveaux textes, plus il accédait à la richesse et à la diversité de l’histoire littéraire, linguistique et légendaire de son pays. Avec toutefois un petit bémol… En effet, il constata rapidement que toutes ces sources étaient éparpillées et ne formaient pas un seul et même corpus. Elles ne formaient pas une unité. Il entreprit alors de les rassembler,  de reconstituer, de reconstruire, ce corpus et ainsi de rétablir une mythologie britannique digne de ce nom. Bien entendu cela ne pouvait se faire sans le recours aux créatures fantastiques peuplant les récits des invasions passées. Tolkien n’appréciait pas le fait que celles-ci aient été réduites à de simples personnages de contes de fées, tout juste bonnes à divertir les enfants et à ne pas être prises au sérieux. Il avait à cœur de restaurer le fait qu’elles aient existé dans l’imaginaire collectif de l’humanité, et à plus petite échelle, leur importance dans la culture britannique. C’est en cela qu’elles font partie de l’histoire de ce peuple. A travers, son œuvre Tolkien rétablit cet usage de l’imagination et montre qu’il est encore possible de rattacher ce passé lointain au monde présent.

Pour ce faire, même si son imagination déborde de créations originales, Tolkien, dans un premier temps, se voit obligé de faire appel aux créatures déjà connues du public afin de faire adhérer son lectorat et que la présentation de nouveautés ne soit pas déroutante ou incongrue. Cette première étape dans l’élaboration de son monde justifie donc la présence des elfes, des trolls, et des nains (créatures anthropomorphes auquel le lecteur sera plus sensible). Ceci sans oublier également le dragon, créature encore présente dans l’imaginaire collectif puisqu’il occupe une place de choix dans un ouvrage connu de tous : à savoir la Bible. Toutefois, ne mentionner que ces créatures serait réducteur. En effet, lorsque l’on s’intéresse aux autres récits de son œuvre, nous croisons au fil des pages d’autres créatures qui nous sont tout aussi familières telles que les araignées, les loups-garous et même…les vampires. Certes, loups-garous et vampires occupent une place mineure mais ils contribuent néanmoins, à leur échelle, à l’élaboration de l’histoire de la Terre du Milieu. Ainsi même s’il se limite à ce premier choix de créatures connues, il ne décide pas pour autant de débuter ses récits par une mise en avant de ces peuples. Ils sont déjà connus, il préfère donc mettre en avant des créatures oubliées, voire totalement inédites. N’oublions pas que le Hobbit ainsi que le Seigneur des Anneaux commencent tous deux chez les…hobbits. Le hobbit remplit une double fonction. De par sa petite taille il permet au lecteur, lorsqu’il s’agit d’un enfant, de s’identifier à lui et d’avoir un modèle de héros qui malgré cette taille triomphe des obstacles. Du côté du lecteur adulte, le hobbit représente l’Anglais rural qui tient à son indépendance et qui ne souhaite surtout pas se faire dicter sa conduite par quelque partisan du progrès. Cette créature fait figure d’anachronisme dans l’œuvre de Tolkien car elle transporte un Anglais du XIXè siècle dans un lointain passé. En cela, elle permet au lecteur contemporain de Tolkien de pénétrer plus facilement ce monde oublié. Les hobbits sont donc le pont qui permet de lier passé et présent. Commencer les deux récits chez ces petites créatures reste toutefois un pari plutôt risqué puisque cet incipit place directement le lecteur dans une posture de perte de repères, ce qui pourrait l’amener à ne pas poursuivre sa lecture par manque de suspension of disbelief, expression utilisée par Andrew Lang. Cette notion fait référence à la capacité de ‘suspendre son incrédulité’ pour se plonger pleinement dans le monde du récit. Pour que cela fonctionne il faut suffisamment d’éléments connus du lecteur afin que celui-ci ne soit pas dérouté par les éléments inhabituels qu’il croise, pour peu que ceux-ci s’inscrivent naturellement dans le cadre créé par l’auteur et qu’ils s’accordent avec ce qui est de l’ordre du familier. Dans Le Hobbit, le fait de débuter avec ces petites créatures originales ne pose pas de problème pour deux raisons évidentes. Tout d’abord il s’agit d’un conte pour enfants et ceux-ci sont plus enclins à ne pas remettre en question leur existence puisque leur quotidien est encore très imprégné d’imaginaire. Ensuite, très rapidement, le personnage du magicien (fortement connoté, tant il rappelle le personnage de Merlin) et les nains font leur apparition. Dans le Seigneur des Anneaux, qui est une commande de l’éditeur faisant suite au succès du Hobbit, les Hobbits sont déjà connus, le récit peut donc s’ouvrir sur eux.

Tolkien possède ainsi l’art d’introduire des créatures nouvelles, pas tout à fait oubliées mais presque, telles que par exemple, les orques ou les gobelins, et d’amener le lecteur à cautionner leur existence le plus naturellement possible. Avec le temps, l’orque a subi diverses transformations jusqu’à devenir petit et chtonique, vivant sous terre, préservant néanmoins à travers cet habitat le lien avec les enfers. Face à ce choix, géant contre petite créature souterraine, Tolkien a opté pour la grande taille. Le modèle réduit constituera le peuple des gobelins, déjà perçu sous cette forme dans l’imaginaire collectif (en témoigne par exemple le récit The Princess and the Goblin de George MacDonald). Pour ces créatures et bien d’autres encore (telles les Ents, les Oliphants – ancêtres des éléphants - ou le personnage de Beorn, l’homme-ours) Tolkien prend le peu d’éléments qu’il a déjà à sa disposition dans les textes anciens et tente de combler les manques en fonction de ses besoins, tout en essayant de rester fidèle à la nature propre de ces créatures. Le but étant de se rapprocher toujours plus de ce qu’elles étaient à l’origine. Tel un peintre, il effectue un véritable travail de restauration pour transmettre au lecteur des connaissances dans leurs couleurs originelles, qui sans cela seraient tomber dans l’oubli. Ainsi, à mesure que le lecteur avance dans ces récits, il passe progressivement de créatures qu’il connaît à des créatures qui lui rappelle vaguement un souvenir jusqu’à tomber nez à nez avec des êtres dont il n’aurait jamais soupçonné l’existence dans le bestiaire de son folklore. Grâce à ce procédé, il remonte le temps et se reconnecte à son histoire.

Et cela fonctionne d’autant mieux que les intrigues de Tolkien tournent autour d’une thématique profondément ancrée dans l’histoire de l’humanité : à savoir l’interrogation autour des notions de bien et de mal, que l’on retrouve une fois encore dans l’ouvrage universellement connu la Bible. A travers ses divers écrits, Tolkien se propose donc d’aborder cette question par le biais du bestiaire, en s’inscrivant dans la continuité d’une christianisation de celui-ci. Deux peuples, en particulier, servent ce questionnement : les elfes et les hommes. Commençons par les elfes. Si l’on s’intéresse plus précisément à leurs faits et gestes tout au long de l’œuvre, on constate très vite qu’ils surgissent toujours au bon moment, c’est-à-dire, lorsque les personnages principaux sont en difficulté. Ils apparaissent d’ailleurs de différentes manières. Soit ils traversaient la forêt au même moment, soit ils se manifestent à travers la nature (comme l’illustre la scène du Seigneur des Anneaux dans laquelle Elrond, à distance, crée à partir d’une rivière toute une horde de chevaux pour faire fuir les cavaliers noirs et permettre aux quatre hobbits d’échapper à ces derniers). D’autres fois, ils se manifestent à travers les vivres ou les objets qu’ils fournissent aux membres de la communauté de l’Anneau. En effet, à plusieurs reprises durant leur périple les membres de cette communauté sont à deux doigts d’abandonner la quête, à bout de forces et très éprouvés moralement. C’est alors qu’ils ont pour réflexe naturel de reprendre des forces en mangeant. A peine ont-ils avalé les lembas donnés par les elfes que, comme par enchantement, ils retrouvent l’énergie et la détermination nécessaires pour mener le voyage à son terme. Enfin, alors qu’il se retrouve dans l’antre de l’araignée Shelob (Arachne dans la version française), Frodon parvient à se guider grâce à la fiole que Galadriel lui a remise avant son départ de Lothlórien. D’ailleurs, il y pense dans un moment désespéré qui le plonge dans le souvenir de sa rencontre avec cette elfe. Tous ces événements semblent se produire de façon trop opportune pour n’être que des coïncidences. Ce qui nous amène à considérer que ces elfes, restaurés à leur taille humaine, et entourés d’un halo de lumière ne seraient peut-être pas que des elfes, mais revêtiraient plutôt le rôle d’anges gardiens veillant sur la Terre du Milieu. Si tel est le cas, il nous faut revenir aux orques. Dans le monde de Tolkien, nous apprenons qu’il s’agit en réalité d’elfes que Melkor (déchu par Eru parce qu’il voulait être l’égal de ce créateur) a enlevés pour les torturer jusqu’à ce qu’ils soient tellement déformés qu’ils en deviennent une nouvelle espèce. Ils sont donc le pendant maléfique des elfes, et de par la nature de leur créateur Melkor, se transforment en anges déchus et exterminateurs. Voici comment deux sortes de créatures fantastiques issues du bestiaire germanique se retrouvent christianisées, et peuvent rejoindre le reste du bestiaire préexistant. Passons à présent aux hommes. Il serait compréhensible de se demander ici en quoi l’homme a sa place  alors qu’il ne s’agit pas d’une créature fantastique. (Tout dépend de ce que l’on entend par créature fantastique.) Toujours est-il que d’une manière générale, il n’intègre pas cette catégorie puisque c’est son imaginaire qui donne naissance aux êtres chimériques. Pourtant chez Tolkien celui-ci est placé au même niveau que les autres peuples, il est une créature au même titre que les autres, qui connaîtra son âge après la destruction de l’Anneau, c’est-à-dire à la fin du Troisième Âge de la Terre du Milieu. Dans la communauté de l’Anneau il n’occupe pas de place prépondérante, ni en nombre (deux hommes pour quatre hobbits), ni en terme de pouvoir décisionnel (il y a toujours concertation et décision collective). Il se montre même parfois inférieur avec, par exemple, le personnage de Boromir lorsque celui-ci se détourne de son devoir pour tenter de s’emparer de l’Anneau. Ainsi, dans ce groupe de voyageurs les deux hommes, Aragorn et Boromir représentent les deux facettes d’une même pièce, à savoir la double nature, bienfaisante et maléfique, de l’homme. Ce qui permet à Tolkien d’introduire les Ringwraiths (ou spectres de l’Anneau). Le mot ‘wraith’, issu du vieil anglais, possède deux définitions. Il peut soit désigner le spectre d’un défunt, soit l’apparition spectrale d’un être vivant. En tombant sur ce mot et sa double définition, Tolkien a décidé d’en faire une nouvelle créature, à savoir le contrepoint des hommes. L’idée de spectre, d’une forme fantomatique, explique l’apparence physique de ces créatures dans le Seigneur des Anneaux. Toutefois, Tolkien va préserver les deux aspects, à la fois immatériel et matériel de ces êtres. Les Ringwraiths sont donc de sombres ombres vaporeuses cachées sous leur ample cape/robe noire, entourant les restes du corps qui fut le leur, et dont le visage se limite à deux yeux lumineux hypnotiques. Bien entendu ils représentent ce qu’il advient de l’homme lorsqu’il se laisse corrompre par le pouvoir de l’Anneau, lorsqu’il se laisse séduire par le mal. Il perd son intégrité, tant physique que morale, pour ne devenir que l’ombre de lui-même, un esclave de l’Anneau. Il est mort en tant qu’être humain, ce qui justifie son étroite ressemblance avec la faucheuse. Ainsi avec cet autre exemple, nous constatons que nombre de créatures créées par Tolkien sont liées à la question du mal et à son incarnation sous diverses formes. Leur sort semble donc inexorablement lié au destin de l’Anneau.

Mais en est-il vraiment ainsi pour toutes ? Dans un premier temps nous pourrions être tentés de le croire. En effet, la liste des créatures malfaisantes est loin de se limiter aux orcs et aux spectres de l’Anneau. Le pouvoir maléfique de Melkor s’étend bien au-delà, avec ou sans le concours de l’Anneau, et touche aussi des créatures telles que les Balrogs, ou le hobbit Gollum. Concernant les Balrogs, il s’agit en réalité de Maiars (tel Gandalf) ayant subi le même sort que les elfes. Ils ont été torturés par Melkor jusqu’à devenir méconnaissables. Physiquement ils ressemblent à des démons, sont anthropomorphes, possèdent une crinière faite de flammes et de la fumée s’échappe de leurs narines. Pour ce qui est du personnage de Gollum, il s’agit d’un hobbit (tel Frodon ou Bilbon) qui a été sous l’emprise de l’Anneau trop longtemps et s’en trouve défiguré, méconnaissable en tant que hobbit. Le pouvoir de l’Anneau (et donc indirectement de Melkor) a fini par le corrompre, intérieurement et extérieurement. Par conséquent, toutes ces créatures, Balrogs, orques, spectres de l’Anneau et Gollum sont la résultante du pouvoir corrupteur de Melkor. Et toutes sont intéressantes dans la mesure où il s’agit de créatures de mise à l’épreuve de l’intégrité des personnages lancés dans la destruction de l’Anneau. Les Spectres de l’Anneau n’auront de cesse de poursuivre le porteur de l’Anneau, Frodon, et son meilleur ami, Sam Gamgie. Gandalf affrontera un Balrog dans la mine de Moria et en ressortira tel un phœnix qui renaît de ses cendres, devenant Gandalf le Blanc. Gollum va tester Frodon et Sam (tout comme il avait testé Bilbon dans le prequel du Seigneur des Anneaux, à savoir le Hobbit). Les orques vont affronter les hobbits, les elfes, les hommes, en bref toutes les créatures qui défendent le sort de la Terre du Milieu. Chaque fois, il est possible, notamment pour les membres de la Communauté de l’Anneau, de laisser tomber, de céder face au nombre, ou face à la force qui se déploie devant eux et qui leur semble supérieure. Et pourtant, à chaque fois ils résistent, leur intégrité tient bon. Cela ne se fait pas sans dommage bien entendu, tous reviendront marqués à jamais de ce périple et en garderont des cicatrices plus ou moins visibles. Seuls deux d’entre eux vont céder au pouvoir de l’Anneau : Boromir, qui le paiera de sa vie, et Frodon, qui en perdra un doigt.

Afin d’apporter plus d’emphase quant au pouvoir réel de l’Anneau, Tolkien n’hésite pas à déployer toute la palette de couleurs qui le compose. Les êtres qui se laissent totalement corrompre et deviennent des esclaves, les êtres qui cèdent quelque peu à son pouvoir, perdant ainsi une part de leur intégrité et…même des êtres sur lesquels l’Anneau n’a aucun pouvoir. Si, si, il en existe ! Ces créatures servent de contraste au regard de celles qui perdent leur âme. Elles forment deux catégories : celles qui résistent au pouvoir et celles qui n’ont même pas à résister. Dans la première catégorie, nous pouvons classer Gandalf et Galadriel. Tous deux refusent de porter l’Anneau, conscients de son pouvoir. Ils savent que s’ils le prennent ils risquent d’accomplir les pires atrocités. Car même s’ils sont animés de bonnes intentions, l’Anneau avec son pouvoir maléfique prendra le dessus et manipulera leur esprit de sorte qu’ils commettent des actes abominables tout en étant convaincus qu’ils agissent pour le bien commun. C’est là un pouvoir hautement dangereux, dont ils se méfient. Cela s’illustre notamment dans la scène où Galadriel manifeste pleinement le pouvoir qui est le sien, à l’aide du simple anneau qui lui appartient. De cette scène, l’on imagine aisément ce qu’il adviendrait si elle portait l’Anneau de Melkor. Mais elle résiste. Dans la seconde catégorie mentionnée précédemment, il est possible de classer des créatures dont vous n’avez sûrement jamais entendu parler telle, par exemple, Tom Bombadil. L’Anneau n’a aucun pouvoir sur Tom. Ce qui a pour effet d’étonner tant les Hobbits que le lecteur. Nous avons là, la seule créature bienfaisante qui peut prendre l’Anneau, le passer à son doigt et ne pas disparaître. La raison en est simple : Tom est son propre maître, son intégrité ne peut donc être atteinte de quelque manière que ce soit. Les deux pouvoirs, celui de Tom et celui de l’Anneau, s’annulent, l’un ne pouvant agir sur l’autre. Ainsi, qu’il s’agisse de créatures à la base maléfiques, ou qui le deviennent, ou encore qui résistent et préservent leur intégrité, voire qui ne sont pas même atteintes par le pouvoir de l’Anneau, force est de constater que toutes possèdent un point commun…elles ont toutes pour dessein de mettre en lumière une seule et même créature…Cette créature est au centre de l’anti-quête qui se joue dans le Seigneur des Anneaux, elle en est en réalité le protagoniste. Son nom est d’ailleurs orthographié avec une majuscule ce qui légitime son statut de personnage. Elle revêt plusieurs formes, la plus usitée dans le roman étant celle où elle apparaît enroulée sur elle-même. Parfois, on l’entend siffler, d’autres fois on l’entend flairer. Il s’agit d’une créature discrète, qui peut rester cachée de nombreuses années. Elle ne se déplace jamais par elle-même mais cherche inlassablement à retrouver son créateur, par tous les moyens. Elle est tantôt tapie au fond d’une rivière, tantôt dans une grotte, tantôt dans la poche d’un hobbit. Cette créature c’est… l’Anneau ! Cela peut paraître surprenant bien entendu. Après tout il ne s’agit là que d’un objet. C’est justement comme cela qu’il trompe son monde. Pourquoi se méfier de ce simple objet ? Là est le tour de force que réussit Tolkien. Le fait de sous-estimer cet objet est ce qui le rend dangereux, car quiconque tombe dessus ne ressent aucune menace. Bien au contraire, il est attiré par sa brillance, par le fait qu’il semble très précieux, tout comme ne cesse de le répéter Gollum ‘mon précieux’. Il est beau, lisse, simple, et rare car unique. Ses attraits physiques donnent envie de le posséder. C’est la première étape de l’ensorcellement. Ensuite, que l’on connaisse ou non son histoire, lorsque l’on s’aperçoit qu’il rend invisible, on se sent fort, remplit d’un pouvoir d’invincibilité, d’invulnérabilité parce que invisible. Il agit alors telle une drogue sur son porteur, plus ce dernier l’utilise plus il a envie de l’utiliser. Ainsi si l’on associe le changement de taille et de poids aux sifflements émis par Gollum (celui qui s’est le plus servi de l’Anneau) et que l’on ajoute la posture rampante conférée aux créatures qui ont trop subi son pouvoir (une fois encore Gollum mais aussi les spectres de l’Anneau), et que l’on termine avec sa froideur, son aspect lisse et le fait qu’il soit enroulé sur lui-même, nous obtenons…un serpent. Un serpent qui se réchauffe, qui reprend vie, au contact d’un nouveau porteur, et qui communique avec lui par la pensée, par un pouvoir de suggestion puissant. Un serpent qui s’insinue partout. L’on est alors en droit de se demander comment cela est possible (surtout si on n’a jamais lu le Seigneur des Anneaux). Pour avoir la réponse il faut remonter au Silmarillion, récit qui parle de la création de la Terre du Milieu, et dans lequel nous est rapportée la création des grands anneaux de pouvoir. On y apprend que cet Anneau a été créé pour asservir les peuples de la Terre du Milieu auxquelles Eru, créateur suprême, a donné naissance (nains mis à part). Il renferme une partie du pouvoir de Melkor, de son être. Nous avons donc à faire à un paradoxe en soi : une personnification et une réification en un seul et même objet. A travers l’Anneau, Melkor peut agir en Terre du Milieu même s’il a perdu une partie de ses pouvoirs. Ainsi, réifié, réduit à simple anneau, il continue d’exister et d’agir. D’un autre côté, en inscrivant une part de ce qu’il est dans cet objet, en lui donnant vie, il en a fait un être à part entière. Il est la personnification de Melkor, ce qui explique partiellement la présence d’une majuscule dans son orthographe. Melkor étant une créature inventée par Tolkien -  enfin aux dires de ce dernier Melkor aurait été créé par Eru - en personnifiant Melkor par le biais de l’Anneau, Tolkien a donné naissance à une créature des plus atypiques : un Anneau de pouvoir. La boucle est bouclée, le fil rouge biblique est respecté jusqu’à la fin avec ce serpent tentateur, qui tel un ver dans le fruit, ronge de l’intérieur quiconque en devient le porteur. Tout ceci, toutes ces créatures inventées tentent de répondre donc à une question existentielle aussi vieille que la conscience humaine : quelle est la véritable nature du mal ? Ces créatures dessinent les contours du mal selon qu’elles se laissent ou non corrompre. Comme l’explique très bien Tom Shippey, Tolkien met en avant deux conception du mal. Soit d’un côté la vision de La Boétie qui consiste à affirmer que le mal est interne, causé par les péchés de l’Homme et son éloignement de Dieu, et de l’autre côté la vision manichéenne selon laquelle le mal trouve sa source en dehors de l’Homme. Toute l’œuvre de Tolkien est traversée par cette dichotomie et, lorsque nous achevons la lecture du Seigneur des Anneaux, en dépit de la destruction de l’Anneau, nous ne pouvons que constater qu’aucune réponse claire ne nous a été apportée, probablement parce que Tolkien lui-même ne parvenait à opter pour l’une des deux explications. En effet, toujours selon Tom Shippey si le mal était juste l’absence de bien alors l’Anneau ne serait qu’un amplificateur psychique et donc il ne serait pas nécessaire de le détruire, il suffirait de la confier à un être qui ne ressent pas son emprise (tel Tom Bombadil par exemple). Or, ce n’est pas ce qui se produit ici. La vision boétienne ne fonctionne pas. D’un autre côté s’il s’agissait d’une force extérieure qui ne trouve écho dans un cœur bon alors pour le détruire l’on pourrait envoyer Galadriel ou Gandalf, mais là encore il est clairement stipulé dans le roman que cela est impossible car ceux-ci ne sont pas infaillibles face au pouvoir de l’Anneau. La vision manichéenne est rejetée à son tour. Ou plutôt complète-t-elle la vision boétienne. Peut-être est-ce cela la réponse : le mal serait pourrait être la manifestation d’une force qui trouve sa source tant dans l’Homme que dans son environnement puisque l’homme est issu de cet environnement et en partage nombre de ses caractéristiques. N’oublions pas que le monde de Tolkien est un monde d’avant la séparation de l’homme d’avec la nature.

 

S.G

 

 

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